Marcel Proust chez sa tante Léonie à Illiers-Combray

Quand le jeune Proust passait ses vacances à Illiers-Combray chez sa tante Léonie

Voyage littéraire, réminiscence d’une lecture de ces milliers de pages d’A la recherche du temps perdu ? Pourquoi aller à Illiers-Combray, parcourir ces 30 minutes de train depuis Chartres ? Serait-ce un pèlerinage ? Quel besoin de vouloir s’immerger dans cette maison, aujourd’hui, restaurée, intacte ? Pourtant impossible d’y voir un musée ! L’ avoir imaginé tant de fois (à chaque lecture de la Recherche), habitée par le jeune Marcel ! Comment pourrait-on déconstruire ce qu’on a bâti dans sa tête ? S’arrêter à Illiers-Combray c’est se mettre la réalité en face, le bout du voyage peut-être, le Temps retrouvé, sûrement ?

Le jeune Marcel passa ses vacances dans la maison de Combray (Illiers-Combray) entre 6 et 9 ans auprès de sa tante Léonie entre 1878 et 1880. Elle était en fait la maison de Jules et Elisabeth Amiot, l’oncle et la tante paternels de Marcel Proust. Son dernier séjour en 1886, il avait alors 15 ans, se fera à l’occasion de la mort de sa tante. Certains souvenirs de ses séjours se retrouvent dans le premier tome d’A la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann. Cliché © François Collombet

Un arrêt dans le temps à Illiers-Combray

Oui, le train venant de Chartres s’arrête bien à Illiers-Combray* petite ville au carrefour de la Beauce et du Perche. Déjà, ce voyage rituel de Paris-Montparnasse à Illiers (la dernière semaine avant Pâques) effrayait le jeune Marcel. La crainte de la famille dès le changement à Chartres était de rater la gare de Combray ! ” On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de bien loin, inscrivant sa figure inoubliable à l’horizon où Combray n’apparaissait pas encore ; quand du train qui, la semaine de Pâques, nous amenait de Paris, mon père l’apercevait qui filait tour à tour sur tous les sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il nous disait : « Allons, prenez les couvertures, on est arrivé. » (Du côté de chez Swann). Cinq minutes d’arrêt pour descendre tous les bagages. Au-delà, le train-omnibus s’engageait (encore aujourd’hui) sur un viaduc vers un voyage aussi incertain que funeste pour Marcel. Sur le quai, ils sont attendus. Jules et Elisabeth Amiot sont là avec la cariole. Elisabeth (née Proust et tante du côté paternel) est le personnage de tante Léonie. Quant à Jules Amiot, il n’est autre (en partie) que le personnage de l’oncle Octave.

*En 1971, Illiers est devenu Illiers-Combray pour le centenaire de la naissance de Marcel Proust.

La gare d’Illiers-Combray du temps de Proust et l’hôtel de la gare devenu aujourd’hui hôtel Les Aubépines, fleurs proustiennes par excellence. C’est en 1935 que Robert Proust (le frère de Marcel) organisa la première journée des Aubépines.
Le Pré Catelan, la maison des Archers : ” avant d’y arriver, nous rencontrions l’odeur de ses lilas… quelques uns à demi cachés par la petite maison en tuiles appelée maison des Archers, où logeait le gardien, dépassaient son pignon gothique de leur rose minaret ” (Du côté de chez Swann). Cliché © François Collombet

Vers la maison de tante Léonie, près de l’église

De la gare, quelques minutes suffisent pour rejoindre la maison de tante Léonie (et le musée), 4 place Lemoine, tout prêt de l’église Saint-Jacques baptisée église Saint-Hilaire dans l’oeuvre de Proust. Photo © François Collombet
Entrée de la maison de tante Léonie et du musée Marcel Proust : ” rue Saint-Hilaire, rue Saint-Jacques, où était la maison de ma tante, rue Hildegarde où donnait la grille et rue du Saint -Esprit sur laquelle s’ouvrait la petite porte latérale de son jardin…” (Du côté de chez Swann). Photo © François Collombet
Le jardin de la maison de tante Léonie. Ce jardin classé a été reconstitué à partir de photos de l’époque de l’oncle du jeune Marcel, Jules Amiot. Les 2 statues sont celles d’une Vénus sortant du bain (en marbre) de Christophe-Gabriel Allegrain (1710-1795) et d’un Petit jardinier et Laitière d’après l’originale disparu en 1912. Photo © François Collombet

Avec le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul, renaît le décor de Combray !

Ah cette madeleine de Proust qui déclenche une impression de réminiscence, cette théorie proustienne de la mémoire involontaire qui va replonger le jeune Marcel dans son enfance ; ce passage où, au début de Du côté de chez Swann le héro a sur la langue ce morceau de madeleine qui lui fait retrouver toute son enfance.

A droite, le jeune Marcel et son petit frère Robert en costume écossais. Photo prise en 1878. Marcel a 6 ans. C’est l’année de son premier séjour à Illiers-Combray. Cliché © François Collombet

“Tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé” 

Entrons chez tante Léonie sur les pas du jeune Marcel

Portrait d’Elisabeth Amiot (1863), la sœur d’Adrien Proust père de Marcel. Elle aurait inspiré le personnage de tante Léonie. Dans son oeuvre, Proust en fait une hypocondriaque et mélancolique. Cliché © François Collombet

Mais qui était cette tante Léonie ? Le portrait qu’en fait Proust est sévère.

“La cousine de mon grand-père -ma grand-tante-chez qui nous habitions, était la mère de cette tante Léonie qui, depuis la mort de son mari, mon oncle Octave, n’ayant plus voulu quitter, d’abord Combray, puis à Combray sa maison, puis sa chambre, puis son lit et ne “descendait” plus, toujours couché dans un état incertain de chagrin, de débilité physique, de maladie, d’idée fixe et de dévotion…” Du côté de chez Swann.

La maison de Tante Léonie et le musée Marcel Proust

Après la rénovation totale de la maison qui s’est achevée en 2024, pourrait-on dire qu’elle a retrouvée l’esprit et l’authenticité du lieu ? Imagine-t-on rencontrer tante Léonie et le jeune Proust au détour d’un couloir? Pour certaines pièces, il fallut s’inspirer des ambiances décrites par l’auteur. Pour d’autres, elles furent meubler à partir de la branche maternelle de Marcel Proust. Le bâtiment adjacent avec laquelle elle communique est le musée consacré à l’écrivain et notamment à son rapport avec les arts (l’ancien garage).

Son oncle Jules (oncle Octave) féru d’orientalisme

Jeune femme mauresque à la fenêtre d’après Hippolyte Lazerge (1863). Photo © François Collombet

La façade sur jardin de cette maison du XIXe siècle* enduite et ornée de faïence est caractéristique de la région. Elle n’a pratiquement pas bougée depuis les séjours du jeune Proust. Sur la droite, la cuisine suivie de la laverie, d’un hammam conçu par son oncle et d’une orangerie.

*Il est possible de voir dans le salon oriental, le jambage d’une cheminée du XVIe siècle, vestige d’une construction antérieure.

Donnant sur le jardin, ce surprenant hammam que fit construire l’oncle de Marcel Proust, Jules Amiot. Photo © François Collombet
Le vestibule et le salon oriental illustrent les liens de la famille Amiot avec l’Algérie des années 1880. Photo © François Collombet

Ce salon oriental est le reflet de l’influence que l’Algérie put avoir sur l’oncle de Marcel Proust, où il fit de nombreux séjours. Il rapporta d’Afrique du Nord notamment deux tableaux : une vue d’Alger par Cherubino Pata (1827-1899) et A la fenêtre d’Hippolyte Lazerges (1817-1887). Mais laissons l’oncle Jules se retirer quand tout le monde était couché dans son petit cabinet meublé “à l’orientale”, de mille choses qu’il avait rapportées d’Algérie.

Jules Amiot, debout à gauche et ses frères.
Porte-fenêtre donnant sur le jardin. Photo © François Collombet

Le salon “très parisien” d’Adrien Proust

Accroché au mur de ce salon, le portrait d’Adrien Proust, le père de Marcel par Lecomte de Nouÿ (1842-1923), élève de Gérôme. Dans cette peinture aimée par son fils, on peut apercevoir la plume de l’écrivain et le sablier, symbole du passage du temps. Evidemment, de pures coincidences ! Photo © François Collombet
Salon Adrien Proust de velour rouge provenant de l’appartement de Marcel Proust. Au dessus de la cheminée : Bouquet d’iris et d’anémones de Madeleine Lemaire (1845-1928), l’un des modèles de Mme Verdurin *. Posée sur la cheminée, la pendule que Marcel Proust offrit en 1905 au mariage de son ami Gabriel de la Rochefoucauld (1875-1942. A gauche, le pianola, instrument que Marcel Proust appréciait beaucoup. Photo © François Collombet

Dans ce salon, “les meubles rouges de mes grands-parents”. Il en hérita à la mort de sa mère et les donna ensuite à Céleste (Céleste Albaret 1891-1984, sa fidèle gouvernante de 1913 à 1922). Il y avait également ce pianola Acolian qu’il avait acheté début des années 1900.

Cette salle à manger que connut Marcel Proust

C’est avec la cuisine l’une des pèces qu’a pu connaître le jeune Marcel lors de ses séjours chez sa tante. D’ailleurs il raconte dans un texte intitulé Journées de lecture qu’il aimait s’y retrouver pour satisfaire sa passion de la lecture : “je me glissais dans la salle à manger où, jusqu’à l’heure encore lointaine du déjeuner, personne n’entrerait que la vieille Félicie relativement silencieuse et où j’aurais pour compagnons, très respectueux de la lecture , que les assiettes peintes accrochées au mur…”.

Salle à manger où le jeune Proust aimait se réfugier pour lire. Le papier peint derrière les assiettes est daté de 1880. Photo © François Collombet

Dans cette cuisine de tante Léonie, presque rien n’a changé depuis Proust

Dès les premières pages de Du côté de chez Swann, la cuisine prend une place essentielle. D’ailleurs depuis l’époque où le jeune Proust y séjourna, rien n’a vraiment changé. On retrouve son potager (le fourneau) et sa souillarde (l’arrière-cuisine accessible par le petit escalier qu’on distingue). Sur la table, la fameuse cafetière orientale comparée à un “instrument de physique qui aurait senti bon”. Autre cafetière, la cafetière Corcellet venue de Paris, seul café que Proust buvait selon sa gouvernante, Céleste Albaret.

La cuisine de Combray résonne-t-elle encore de ces petites querelles entre Françoise (la gouvernante), et “la fille de cuisine”, qui ne supporte pas l’odeur des asperges ? Photo © François Collombet

Il est 7 heures du soir, moment où le petit Marcel doit monter l’escalier qui mène à sa chambre. Instant si cruel !

“… le petit salon, la salle à manger, l’amorce de l’allée obscure par où arriverait M. Swann, l’auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule où je m’acheminais vers la première marche de l’escalier, si cruel à monter…”. Photo © François Collombet

Au cœur de la maison, la chambre du petit Marcel

Voici l’âme de la maison de tante Léonie, la chambre du petit Marcel. Elle a été aménagée en s’inspirant de la description qu’en donne Marcel Proust dans Journée de Lecture. De sa chambre, quel meilleur poste d’observation pour le jeune Proust. Bien sûr il y a la lanterne magique, des sons comme le “bruit ferrugineux, intarissable et glacé” de la sonnette de la maison qui annonce après dîner que M. Swann est parti et que maman ne tardera pas à monter. Et puis de cet emplacement, il peut suivre le “traintrain” du village, les bavardages d’Eulalie, les visites du curé…

Chambre du petit Marcel : “Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière”. Photo © François Collombet
“Cette obscure fraîcheur de ma chambre était au plein soleil de la rue, ce que l’ombre est au rayon, c’est-à-dire aussi lumineuse que lui, et offrait à mon imagination le spectacle total de l’été dont mes sens si j’avais été en promenade, n’auraient pu jouir que par morceaux”. (Du côté de chez Swann). Photo © François Collombet

42 ans plus tard, ce qu’était la chambre de Marcel Proust à son adresse parisienne.

La reconstitution de la chambre de Marcel Proust alors qu’il habitait 44, rue Hamelin à Paris. En 2021, le musée Carnavalet commémorait le 150 e anniversaire de sa naissance (1871-1922). On y voit sa pelisse en drap de laine, col et doublure en loutre, bouton en bakélite. Photo © François Collombet

Maman est à côté, juste en face !

Voici le portrait de Jeanne Proust, la maman de Marcel peint par Anaïs Beauvais en 1880 (don de Suzy Mante-Proust). Proust trouvait qu’il ne lui ressemblait pas. Peut-être évoquait-il trop les figures sévillanes vêtues de noir de Velasquez ? Photo © François Collombet

La chambre de Jeanne Proust est juste en face de celle du petit Marcel. Les meubles proviennent du dernier appartement parisien de Marcel Proust, boulevard Haussmann dont il hérita à la mort de sa mère. C’est son lit de jeune fille, sa table à ouvrage et les deux chauffeuses. Ils ont été donnés à Céleste Albaret, qui les a légué à la société des Amis de Marcel Proust.

Chambre de Jeanne Proust, la maman de Marcel. Les meubles proviennent du dernier appartement parisien de Marcel Proust. Photo © François Collombet

chambre d’une hypocondriaque, tante Léonie

En fait, il faudrait dire les deux chambres de tante Léonie puisque Proust relate dans ses écrits que, ce qui est actuellement présenté comme la chambre Amiot était aussi celle de sa tante : ” Ma tante n’habitait plus effectivement que deux chambres contiguës, restant l’après-midi dans l’une pendant qu’on aérait l’autre “. Malade plus ou moins imaginaire, elle ne quittait plus sa chambre d’où elle pouvait suivre de son lit, avec la plus grande attention, toutes les allées et venues du village. Elle se nourrissait d’eau de Vichy, de tisanes et de petites madeleines achetées dans la patisserie proche de l’église Saint-Jacques.

La madeleine du dimanche, cinq minutes pas plus !

C’est dans cette chambre que chaque dimanche matin, avant d’aller à la messe, tante Léonie offrait au petit Marcel ce gâteau : ” court et dodu appelé petite madeleine qui semblait avoir été moulé dans la valve rainurée d’une coquille Saint-Jacques “. Il faudra bien des années à l’auteur d‘A la recherche du temps perdu pour qu’une dégustation d’une madeleine déclenche le mécanisme de la mémoire involontaire. “Je n’étais pas avec ma tante depuis cinq minutes, qu’elle me renvoyait par peur que je la fatigue. Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire, et elle me disait : « Allons, mon pauvre enfant, va-t’en, va te préparer pour la messe ; et si en bas tu rencontres Françoise, dis-lui de ne pas s’amuser trop longtemps avec vous, qu’elle monte bientôt voir si je n’ai besoin de rien. » (Du côté de chez Swann).

Lit de tante Léonie. Le papier peint reproduit à l’identique un échantillon d’époque retrouvé dans la maison. Photo © François Collombet
Dans la chambre de tante Léonie : “une grande commode jaune en bois de citronnier et une table qui tenait à la fois de l’officine et du maître-autel”. Photo © François Collombet

Aimait-elle son neveu, le petit Marcel ?

Sans doute. On apprendra dans À L’Ombre des jeunes filles en fleurs, que tante Léonie en avait fait son héritier, lui léguant « en même temps que beaucoup d’objets et de meubles fort embarrassants […] presque toute sa fortune liquide […] », en “révélant ainsi après sa mort une affection pour moi que je n’avais guère soupçonnée pendant sa vie”

Combray du côté de son église

Saint-Hilaire dans l’oeuvre de Proust, Saint-Jacques pour Illiers-Combray

Eglise Saint-Jacques d’Illiers-Combray, l’église familière, mitoyenne chère à Proust : “c’était le clocher de Saint-Hilaire qui donnait à toutes les occupations, à toutes les heures, à tous les points de vue de la ville, leur figure, leur couronnement, leur consécration. De ma chambre, je ne pouvais apercevoir que sa base qui avait été recouverte d’ardoises “. (Du côté de chez Swann). Photo © François Collombet
une vaste nef de 44 m de long sur 14,30 m de large, chapeautée par une voûte ogivale aux lambris polychromes datant de 1453. Photo © François Collombet
Le banc qu’occupait le jeune Proust avec sa famille. Photo © François Collombet

Marcel Proust et les arts dans la salle d’exposition

Situé dans le bâtiment adjacent à la Maison de tante Léonie, le musée Marcel Proust propose un ensemble de tableaux et dessins en lien avec Proust. On trouve des oeuvres de peintres qui furent amis de l’écrivain ou qui l’inspirèrent.

La Plage, Cabourg de René Xavier Prinet (1861-1946) datant de 1908, l’année où Proust commence l’écriture d”A la recherche du temps perdu. Cette plage est à quelques centaines de mètres du Grand Hôtel de Cabourg où il résidait. Photo © François Collombet

La société des amis de Marcel Proust et des amis de Combray organise cette année une campagne de souscription pour financer l’acquisition de ce tableau.

La salle multimédia

Dans l’ancien grenier de la maison de tante Léonie, un film (1h environ) est projeté en continu. Il est constitué d’un montage de témoignages de personnes ayant connu Marcel Proust et de lectures d’extraits de ses oeuvres par des comédiens de la Comédie française et des lauréats des concours de lecture organisés par la Société des amis de Marcel Proust.

Salle Multimédia dans l’ancien grenier de la maison de tante Léonie avec film et lectures d’extraits d’oeuvres. Photo © François Collombet

Clin d’œil tout en bleu de cette recherche du temps perdu

Le temps retrouvé dans cette allégorie proustienne. Photo © François Collombet

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