Alberto Giacometti / Petrit Halilaj : “nous construisons un fantastique palais la nuit…”

Un fantastique palais construit par Petrit Halilaj à l’Institut Giacometti

“Pour cette exposition, l’idée de construire un palais de rêve pour y vivre m’est immédiatement venue à l’esprit”. Petrit Halilaj

Voici le Palais de Petrit Halilaj dans l’espace, qui se déploie dans la salle principale de l’Institut Giacometti. Tel un rêve, il associe des moments et des idées séparés, permettant ainsi, le rapprochement de plusieurs œuvres de Giacometti dont “Couple “(bronze de 1926). Tout en haut, Petrit Halilaj a posé son “Abetare ” Le chat de Giacometti de 2025. Quant à celui d’Alberto Giacometti, “Le Chat” (plâtre peint de 1951), il repose sur le rebord du mur du fond. Sur la voute de la mezzanine, à gauche, un autre “Abetare” * de Petrit Halilaj : “œil et larme” de 2025. Photo © François Collombet

Etonnante exposition « Nous construisions un fantastique palais la nuit … », jusqu’au 8 juin 2025 à l’Institut Giacometti ! Elle fait jouer un dialogue entre les œuvres et les installations originales du plasticien contemporain Petrit Halilaj né au Kosovo en 1986 et un choix d’œuvres d’Alberto Giacometti.

Progressivement le dessin, et plus singulièrement celui de enfants, est devenu pour lui un langage de prédilection; ainsi élabore-t-il à partir de 2015 avec les « Abetare »* une nouvelle langue graphique, sorte de dessins d’enfants qu’il transforme en dessin dans l’espace.

Alberto Giacometti / Petrit Halilaj et les dessins d’enfant

L’influence de l’enfance

Œuvres d’Alberto Giacometti dont Palais à 4 heures le matin et l’Heure des traces en bois, à partir de 1932 (Photo anonyme).

Les rêves peuplés de monstres en suspension d’Halilaj

Parce que j’ai perdu deux maisons et tous mes souvenirs d’enfance, parce que j’ai changé si souvent d’école et d’amis sans avoir jamais pu m’enraciner, j’ai commencé à imaginer que voler et flotter, et ne pas avoir de base était une chose formidable. Ce n’était pas un choix, c’était un moyen de survivre. Mon œuvre repose en grande partie sur l’idée de lévitation et de suspension. (Dialogue avec le commissaire de l’exposition, Hugo Daniel)

Les monstres d’Alberto Giacometti dans ces projets pour des chenets de1930 . Crayon graphite sur papier à lettre du Café Bar Le Dôme.
Petrit Halilaj Abetare Monster, 2024 Acier patiné

Un travail nourri par le dessin d’enfant

Marqué par son enfance dans un Kosovo en guerre, Petrit Halilaj développe une pratique où les histoires individuelles et collectives se nouent dans le jeu et la légèreté. Le dessin d’enfant nourrit son travail dans lequel il ouvre un horizon onirique, voire magique, à la sculpture. Il a produit spécifiquement pour l’exposition près d’une trentaine d’œuvres.

Des dessins d’enfant sur le trottoir du Boulevard de Villemain (Paris, 14e)

C’est une pensée de Giacometti à partir de son œuvre Le Palais à 4h du matin (1932)* qui donne le titre et les œuvres de l’exposition. Tout est parti de dessins d’enfants, ceux notamment copiés par Giacometti faits à la craie sur le trottoir du Boulevard Villemain (1932), aujourd’hui, Avenue Villemain, proche de son atelier et occupant toute la largeur du trottoir. A partir de ce dessin, Halilaj noue un dialogue subtil et onirique, jouant des passages entre dessin et sculpture avec l’œuvre de Giacometti, dont il montre des aspects inédits. Voir les grands dessins dans l’espace d’Halilaj s’appuyant sur un palais tant réel qu’imaginaire. Ils lui permettent ainsi de déployer l’importance du thème de l’enfance dans l’œuvre de Giacometti.

*Dans le palais à 4 h du matin (1932), Giacometti ajoute “un très fragile palais d’allumettes: au moindre faux mouvement, toute une partie de la minuscule construction s’écroulait ; nous la recommencions toujours”.

Copie d’après des dessins d’enfant faits à la craie sur le trottoir du Boulevard Villemain 1932. (Encre noire et crayon graphite sur page de carnet détachée).
Petrit Halilaj expose son abetare : Maison du trottoir de Giacometti Bronze 2025
Petrit Halilaj expose son “abetare “: Maison du trottoir de Giacometti (Bronze de 2025). Photo © François Collombet

Un espace qui fait écho à la part de l’enfance marquant souvent l’œuvre de Giacometti

Les enfants ont une telle assurance … On se croit là pour toujours. Qui d’ailleurs n’a pas l’air de se croire là pour toujours? Tout est devenu fragile pour moi à vingt ans. Alberto Giacometti, 1953

Le parcours de cette exposition explore les collaborations entre les artistes et les enfants dans la création de dessins, les rapports familiaux, la transposition du vocabulaire graphique à la sculpture dans des œuvres majeures de Giacometti comme La Cage (1950) ou Apollon (1929), mais aussi la question de l’échelle dans l’appréhension du réel. Depuis la plus petite sculpture de Giacometti, jusqu’aux œuvres comme Le Couple (1927), les œuvres de Giacometti se fondent dans un environnement graphique pensé par Petrit Halilaj.

Il invite son neveu Silvio à dessiner

Depuis Genève, où il est retenu par la guerre à partir de 1941, Giacometti voit sa mère, et son neveu Silvio dont il réalise de nombreux portraits sculptés et dessinés. Dans quelques carnets il s’adonne à un exercice inédit: il invite l’enfant à dessiner sur les feuilles sur lesquelles sa silhouette est esquissée. Sur plusieurs carnets s’établit un dialogue, entre l’enfant et son oncle, dans une série de dessins à quatre mains d’une grâce rare. Halilaj prolonge ce dialogue graphique avec sa nièce Luna.

Dessin de Luna Halilaj 2023-2024 Feutre marqueur sur acétate (21×29,7). Photo © François Collombet

Un palais de rêve pour y vivre

Les sculptures filiformes d’Halilaj si proches des structures métalliques qui donnent naissance aux sculptures de Giacometti

Halilaj va découvrir dans les réserves de la Fondation Giacometti les structures métalliques qui ont donné naissance aux sculptures de Giacometti après-guerre. Halilaj a été frappé par leur proximité tant avec les sculptures de l’artiste, qu’avec son propre vocabulaire de formes. C’est le cas de ses « Abetare » et ses sculptures filiformes. Photo © François Collombet
Petrit Halilaj : “nous construisons un fantastique palais la nuit…” et dans ce palais, il faut un signe de vie. Alors Halilaj a pris l’apparence d’un poulet pour animer et faire revivre sa maison familiale. Photo © François Collombet
Cette exposition est l’association d’une même inspiration créative, celle d’Alberto Giacometti et du plasticien contemporain Petrit Halilaj. On peut reconnaître cette huile sur toile d’Alberto Giacometti “Personnage stylisé (1931-1932) et deux œuvres de Petrit Halilaj : Abetare (Garçon qui marche) 2025 et Abetare (Tête de deux mètres Giacometti). Un bronze de 2025. Photo © François Collombet

Un désir d’une maison familiale

Je m’identifie profondément au titre de l’exposition, qui est un fil conducteur entre toutes les maisons dans lesquelles j’ai vécu, et que ma famille et moi avons perdues ou que nous avons dû quitter, et que nous avons essayé de reconstruire… Pour cette exposition, l’idée de construire un palais de rêve pour y vivre m’est immédiatement venue à l’esprit. À l’occasion de la Biennale de Berlin, j’avais essayé aussi, d’une certaine manière, de construire une maison familiale qui puisse m’accueillir – notamment en tant que jeune homosexuel n’ayant pas encore fait son coming-out – et de comprendre ce désir de maison et d’appartenance dans le cadre d’une exposition, mais cette fois-là, le titre m’était venu à la fin. En un sens, mon rêve de construire cette maison demeure. Une autre raison pour laquelle j’aime la phrase que nous avons choisie est que nous nous trouvons dans un espace qui a une histoire et qui est tellement lié à Giacometti.” (Dialogue avec Hugo Daniel, commissaire de l’exposition).

Petrit Halilaj et Hugo Daniel commissaire de l'exposition devant le Palais d'Halilaj occupant la grande salle de l'Institut Alberto Giacometti. Photo © François Collombet
Petrit Halilaj et Hugo Daniel commissaire de l’exposition devant le Palais d’Halilaj occupant la grande salle de l’Institut Giacometti. Photo © François Collombet

Petrit Halilaj est né en 1986 à Kostërrc, Kosovo. Il vit et travaille entre l’Allemagne, le Kosovo, l’Italie et la France. Petrit Halilaj a représenté le Kosovo dans son premier pavillon national à la 55e Biennale de Venise en 2013. En 2021, la Tate St Ives a montré son exposition personnelle «Very volcanic over this green feather». En 2024, il a ouvert une installation in situ dans le cadre de la commission pour le jardin sur le toit du Met, New York. En 2025, Halilaj présentera une exposition personnelle au Hamburger Bahnhof, à Berlin.

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