Bienvenus dans la maison natale de Claude Debussy à Saint-Germain-en-Laye
“Hommage vibrant à l’un des plus grands maîtres de la musique impressionniste, cette maison est un voyage incontournable dans l’univers de Debussy, celui qui fut une figure révolutionnaire et qui défia les normes et les règles de la composition musicale de son époque. Son style musical unique fit de lui un pionnier du style impressionniste en musique, bien qu’il n’ait pas été particulièrement fan de cette appellation.”


Il naît au premier étage, il y vivra jusqu’à ses deux ans
C’est là, dans cette très modeste et très exiguë maison qu’il est né le 22 août 1862. Il est l’aîné de quatre enfants. Il y vécut près de trois ans. Voici un bâtiment de bourg qui comportait une boutique au rez-de-chaussée et des appartements à louer dans les étages. Ses parents louaient le 1er étage (où il vint au monde) et géraient la boutique en vendant des faïences, des porcelaines et de l’huile pour lampes à pétrole*. Cette maison est devenue un joyau patrimonial de la ville non seulement parce qu’elle abritait la naissance de Claude Debussy mais qu’elle est également un témoin de l’histoire de Saint-Germain-en-Laye et de son urbanisme entre le XVIIe et le XIXe siècle. A ce titre les toitures, la cour et l’escalier à balustres de la Maison natale avaient été inscrits Monuments Historiques dès 1972.
*Malheureusement, en 1864, Debussy père se déclara en faillite et la famille dut quitter Saint-Germain-en-Laye.


La rue au Pain, un éphémère passage devenu…
L’histoire de cette maison débute à la Renaissance avec l’instauration du marché aux grains et à la farine sous le règne de François Ier. Les boulangers installent leurs étals dans la rue qui deviendra « rue au Pain ». En 1680, le bâtiment se transforme avec deux corps de logis – celui sur rue de quatre étages et celui sur cour de deux – reliés par un escalier extérieur en bois. Une grande boutique occupant le rez-de-chaussée est vouée au commerce, celui notamment que tint le père du jeune Claude.
Un lieu de pèlerinage
Claude Debussy ne reverra sans doute jamais sa maison natale. Il meurt des suites d’un cancer du côlon, le 25 mars 1918, à 55 ans, non loin de là dans son hôtel particulier parisien, avenue du Bois de Boulogne. La maison de la rue au Pain qui était toujours un immeuble de rapport devint un lieu de pèlerinage encouragé par le Comité Debussy présidé par Maurice Denis*, Gabriel Astruc et Emma Debussy, veuve du compositeur. Deux plaques commémoratives sont posées en 1923. Le monument à Debussy par Aristide Maillol érigé d’abord dans le jardin des Arts, ouvre maintenant depuis 2025, le musée, au rez-de-chaussée.
*Maurice Denis et Claude Debussy se rencontrent en 1891 dans le cercle du peintre Henry Lerolle. Des amitiés naîtront notamment avec Paul Claudel, André Gide, Francis Jammes…En avril 1914, Maurice Denis achète à Saint-Germain-en-Laye, non loin de la maison natale de Debussy, un bâtiment de la fin du XVIIe siècle (ancien hôpital), baptisé par lui « Le Prieuré », où il habitera avec sa famille jusqu’à sa mort. Cette demeure familiale deviendra le musée Maurice Denis.
Une immersion dans la vie de Claude Debussy
Aujourd’hui, cette maison musée est une immersion dans l’univers du compositeur. Elle rend hommage à son génie musical et à son héritage impressionniste. Ici sont rassemblés des objets et des photographies qui permettent de mieux comprendre le processus créatif du compositeur. Il aimait s’entourer d’objets d’origines et de courants artistiques divers qui ont fortement influencé sa musique.

Claude Debussy, la vie tourmentée de celui qui défia les normes et les règles

On découvre très tôt ses dons pour la musique

Claude Debussy doit son éducation à son parrain, Achille Arosa, banquier et collectionneur d’art. Sa marraine n’est autre que Clémentine Debussy, tante de Claude et maîtresse d’Arosa. Mais celle qui découvrit ses dons exceptionnels pour la musique fut Mathilde Mauté (dit Mauté de Fleureville 1853-1914), une pianiste confirmée. Elle fut la jeune épouse de Paul Verlaine avant qu’il ne rencontre Arthur Rimbaud. Elle fut aussi élève de Chopin*. En 1872 (il n’a que 10 ans), Claude Debussy est admis au Conservatoire de Paris. Il compose ses premières mélodies en 1879 sur des textes d’Alfred de Musset (Madrid, Ballade à la lune), et, en 1884, il obtient le Prix de Rome avec sa cantate L’Enfant prodigue. Il y rencontre Liszt et Verdi.
*Claude Debussy dira d’elle : “Ma vieille maîtresse de piano, petite femme grosse, qui m’a précipité dans le Bach qu’elle jouait en y mettant de la vie”.
Le gamelan javanais
Son retour à Paris est plutôt heureux. Il est alors fasciné par la poésie symboliste de Stéphane Mallarmé et de Paul Verlaine et par leur recherche à exprimer l’ineffable, le mystère des choses, plutôt que la réalité concrète (en parfait écho avec ses propres aspirations musicales). Il traîne au « Chat Noir » où il fait la connaissance de Satie. En 1888, il se rend pour la première fois à Bayreuth où la musique de Wagner l’impressionne. Mais ce qui sera aussi déterminant pour le jeune musicien est sa rencontre avec le gamelan javanais*lors de l’Exposition Universelle de 1889. Une véritable révélation dans son désir de briser les carcans de l’harmonie occidentale.
*Le gamelan est un orchestre de percussions traditionnel indonésien principalement constitué d’instruments à percussions comprenant également des xylophones, des gongs et carillons de gongs, des tambours, des cymbales, des instruments à cordes et des flûtes en bambou.
“Prélude à l’après-midi d’un faune”, l’essence du poème de Mallarmé
La reconnaissance arrive avec l’un de ses plus grands chef-d’œuvre. Une pièce d’une sensualité et d’une fluidité inouïes ! Une folle audace pour l’époque ! “Prélude à l’après-midi d’un faune”* est joué pour la première fois en 1894. Elle a su admirablement capter l’essence du poème de Mallarmé dont il tire le titre, avec cette liberté harmonique et rythmique. Le public ne comprend pas. Il est surpris voire choqué. Mais pour beaucoup, c’est l’éblouissement. Sa représentation fait un triomphe à la Société nationale de musique et le rend célèbre dans toute l’Europe. Ce Prélude n’est il pas considéré comme l’acte de naissance de l’impressionnisme musical ce qu’a toujours réfuté Debussy.

Les chansons de Bilitis, poèmes de Pierre Louÿs
Ils sont amis et entreprennent une importante correspondance. Ainsi, Debussy va en 1894 composer pour Pierre Louÿs un accompagnement des chansons du recueil de poèmes (Les chansons de Bilitis) : La Flûte de Pan, La Chevelure, Le Tombeau des Naïades.

“Pelléas et Mélisandre”, son seul opéra
Dans son œuvre, un seul opéra, “Pelléas et Mélisande” d’après la pièce de Maeterlinck. 1902, Première de “Pelléas et Mélisande” à l’Opéra-Comique. A cette occasion, les ennemis de Debussy et les amis de Maeterlinck s’unissent pour susciter une cabale. A la première, c’est un échec retentissant. Il fallut attendre quelques représentations pour que “Pelléas et Mélisande” rencontre le triomphe. Avec cet opéra, oubliés les airs grandiloquents habituel à cet art. Ici, Debussy a créé une œuvre d’une grande intimité. Les mots sont chuchotés dans une atmosphère lourde de mystère et de non-dits. On a dit que c’était une musique pour le théâtre. Oui, c’est une véritable révolution dans l’art lyrique ? Si “Pelléas et Mélisande” déroutera dans un premier temps, l’œuvre va pourtant rapidement s’imposer à Londres comme à New York.

Amours et tumultes
Voici une liste (une « short List » sans doute !) de celles qui marquèrent la vie de Claude Debussy. Il y eut Marie-Blanche Vasnier, 32 ans, mère de deux enfants ; puis pendant dix ans « Gaby aux yeux verts », Gabrielle Dupont. Mais il décida d’en épouser, une autre. Ce fut Marie-Rosalie Texier, couturière, surnommée “Lilly”, le 18 octobre 1899. La pauvreté du couple est telle qu’il dût donner des leçons de piano le jour de ses noces, afin de payer le prix du repas. Cependant, sa rencontre avec Emma Bardac, femme d’un riche banquier et ancienne maîtresse de Gabriel Fauré sera décisive (Enfin une femme de la haute bourgeoisie !). Elle est une femme du monde et une chanteuse accomplie. Il va rompre avec Lilly, qui, désespérée, tente de se suicider par balles (une balle qui ne put être extraite ce qui causa jusqu’à sa mort, d’horribles souffrances). Enorme scandale ! Claude Debussy épousera finalement Emma en 1908. Mais avant, en 1905, était née Claude-Emma dite “Chouchou”, leur fille.
Les mondes selon Debussy
“Après le succès de Pelléas et Mélisandre, je deviens un compositeur célèbre. Dans la presse, mes adeptes sont des “Debussystes” ou, pour mes détracteurs, des “Pelléastes”. Certains pensent même que je suis arrivé au sommet de mon art. En réalité, c’est un point de départ. Des sonorités avant-gardistes naissent sous l’influence d’autres cultures et des idées nouvelles nous submergent. Je compose pour les Ballets russes, je deviens chef d’orchestre et dirige les plus grandes formations à travers toute l’Europe.
Une vie de famille
La rencontre avec Emma et la naissance de Chouchou* m’offrent désormais une vie de famille. On reçoit à la maison nos amis, dont mon “successeur” Igor Stravinsky, avec qui je parle musique et du rôle d’un compositeur dans le monde.“
Home, Sweet home
De son premier mariage, Emma Darlac garde la location d’une villa au 80 avenue du Bois de Boulogne (Actuellement 24 square de l’avenue Foch) dans le XVIe arrondissement de Paris : Je m’y installe en octobre 1905, juste avant la naissance de Chouchou. C’est un bel hôtel particulier de la seconde moitié du XIXe siècle, 600 m2 environ, exposé plein sud avec un petit jardin, qui appartient à un “alcoolique anglais” comme je l’ai écrit à Jacques Durand (son ami et éditeur), le 9 août 1912. La maisonnée est nombreuse : les enfants d’Emma, deux domestiques, une gouvernante anglaise, une nurse et des chiens. On y vit bien et on utilise le téléphone “tout en se plaignant de son mauvais fonctionnement“.

La rencontre en 1903, avec Emma Bardac, 42 ans, fait partie des mondanités. Entre eux, tout évolue très vite. Dès 1904, ils partent en escapade amoureuse entre Jersey, Dieppe et Pourville. Debussy finalise L’Isle Joyeuse qui devient hymne à l’amour.
Chouchou, sa fille chérie

La diphtérie l’emportera un an après lui
Chouchou est née de l’union de Claude Debussy et de sa seconde épouse, Emma Bardac. Claude-Emma Debussy, dite « Chouchou » dont le nom deviendra célèbre grâce à une dédicace faite par son père dans sa célèbre suite pour piano, Children’s Corner. Elle inspire également le ballet La Boîte à joujoux (1913). Chouchou pianiste très prometteuse fut une véritable petite muse pour compositeur. Elle meurt à 14 ans de la diphtérie en juillet 1919, un an après son père, suite à un mauvais diagnostic. Erik Sati, qui était proche de Debussy, lui dédia également une pièce issue de ses Croquis et agaceries d’un gros bonhomme en bois (1913), Españaña.

Debussy et le questionnaire de Proust

Claude Debussy à l’époque de Pelléas et Mélisandre
Portraitiste mondain, Jacques-Emile Blanche (1861-1942) suit la carrière de Debussy. En 1902, année de la création de “Pelléas et Mélisandre”, il organise dans son hôtel particulier de Neuilly, une séance avec le compositeur pour un portrait en pied. En 1903, dans le jardin cette fois, il réalise un second portrait. La pose est interrompue par la pluie. Debussy s’y trouve l’air “d’un fromage blanc fatigué par les veilles” mais les variations de lumière de la séance lui inspire : “Jardins sous la pluie” (Estampes).

La Mer, chef-d’œuvre absolu de la musique française
C’est en Bourgogne, à Bichain (Villeneuve-la-Guyard, près de Sens) bien loin de la mer, pendant l’été 1903 que Debussy entreprend ce qui sera son plus grand chef-d’œuvre : La Mer, trois esquisses symphoniques (1- de l’aube à midi sur la mer 2- jeux de vagues 3- dialogue du vent et de la mer). En référence, c’est l’univers pictural de Monet, Turner et Hokusai (dont cette fameuse Vague qui orne la couverture de la partition originale). Elle permet au musicien d’exploiter le chatoiement des couleurs, les jeux de timbres et les variations de rythmes. La Mer demeure pour Sergiu Celibidache, chef d’orchestre roumain (1912-1996) « la Bible de la musique française ».* A cette époque, la renommée de Debussy n’est plus à prouver, il vient par ailleurs d’obtenir la Légion d’honneur.
*Claude Debussy a toujours défendu la « tradition française » l’opposant à la musique allemande, qui avait alors pour chef de file, Wagner. Il eut d’ailleurs à ce sujet, des propos nationalistes, voire chauvinistes.

Son père voulait en faire un marin
Debussy avait une passion pour la mer. D’ailleurs son père voulait en faire un marin ! « Seuls les hasards de l’existence m’ont fait bifurquer. Néanmoins j’ai conservé une passion sincère pour Elle. Vous me direz à cela que l’Océan ne baigne pas précisément les coteaux bourguignons… ! […] Mais j’ai d’innombrables souvenirs ; cela vaut mieux en mon sens, qu’une réalité dont le charme pèse généralement trop lourd sur votre pensée », confie-t-il à son ami André Messager, compositeur et chef d’orchestre, alors qu’il jette les premières notes de La Mer sur le papier.

La mer a été qualifiée de « meilleure symphonie écrite par un Français ». Elle est l’équivalent musical des peintures impressionnistes de Monet. Aujourd’hui, La Mer est un pilier des répertoires modernes.


A titre de conclusion : sur son bureau, ces objets qui furent ses talismans
Très tôt, depuis son séjour à Rome, il fut séduit par l’art japonais et celui d’Extrême-Orient (sans doute l’influence des grandes Expositions universelles de 1855 et de 1878). Cette initiation se fit par l’intermédiaire de son ami Théodore Duret (1838-1927), journaliste et historien japonisant. Il va ainsi acquérir estampes, céramiques, meubles ou porte-plume et pot à pinceau de bambou.

Petit répertoire des objets chéris par Claude Debussy
Ils ont toujours été présents sur son bureau :
Le presse-papier en forme de crapaud. Il l’avait surnommé “Arkel” (Japon, XIXe siècle, en bois). Ce crapaud tient une place très particulière chez Debussy. Il l’appelle Arkel, en référence au roi d’Allemonde et grand-père de Pelléas. Il trône sur sa table de travail, veillant sur son maître. Le compositeur emporte cet objet fétiche lors de ses voyages.
Encrier au porteur chinois endormi : Chine, début du XVIIIe siècle et Europe, XIXe siècle : porteur en porcelaine de Naberhima monté sur un socle en porcelaine blanche de Sèvres, verre et bronze doré.
Photo de Chouchou (la fille de Claude Debussy)dans le petit cadre arrondi. Elle est assise sur la terrasse, un chien à ses côtés. Paris, vers 1914.
Le sous-Main : Claude Debussy La chute de la Maison Usher* d’après la nouvelle éponyme d’Edgar Allan Poe à partir de 1908
*La Chute de la Maison Usher est un opéra inachevé de Claude Debussy, adapté d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe, traduite par Baudelaire. Claude Debussy travailla à cet opéra de 1908 à 1917 sans parvenir à l’achever.
Enfin, clin d’œil du musée Claude Debussy à Tintin

Ce curieux buste a été exécuté par Zhang Chongren, autrefois Tchang Tchong-Jen (1907-1998) ; un sculpteur passé à la postérité en Occident pour avoir été l’ami d’Hergé et avoir inspiré le personnage de Tchang dans “Tintin au Tibet”. Un buste acheté et déposé dans la maison natale de Claude Debussy en 1991.
Remerciements à Alexandra Zvereva
Remerciements à Alexandra Zvereva pour cette passionnante visite dans la maison natale de Claude Debussy. Elle est responsable des collections municipales de Saint-Germain-en-Laye (Musée Municipal, Maison natale Debussy, Collections Paul et André Vera), chargée du projet Ville d’Art et d’Histoire, ainsi que chercheur associé au Centre Roland Mousnier (CNRS, Paris-Sorbonne). Alexandra Zverera est docteur en histoire moderne de l’Université Paris-Sorbonne et diplômée d’histoire de l’art de l’université d’État de Moscou (médaille d’or).

Dans la petite cour de la maison natale de Claude Debussy, à gauche, Alexandra Zvereva et à l’extrême droite, l’auteur de cet article accompagnés par un groupe de journalistes de l’AJP (Association des Journalistes du Patrimoine).
