Mont-Saint-Michel : “J’ai traversé la plus belle baie du monde”

Mont-Saint-Michel. L'immense foule des hommes cheminant pieds nus vers ce haut lieu de la spiritualité occidentale (Photo FC)
Mont-Saint-Michel. L’immense foule des hommes cheminant pieds nus vers ce haut lieu de la spiritualité occidentale (Photo FC)

Pour cette traversée de la baie du Mont-Saint-Michel, nous étions en réalité ce jour là plus de mille à s’être joint au pèlerinage des grèves. Une immense foule à fouler pieds nus cette baie qu’on dit être la plus belle, la plus grande mais aussi la plus dangereuse du monde. Croyants, non croyants, hommes femmes, jeunes vieux, enfants, une incroyable procession à s’étirer sur des kilomètres vers le Mont de l’archange, vers le Mont Saint-Michel*, la Merveille, sans doute l’un des monuments les plus connus au monde. Etions-nous le peuple des hébreux traversant la baie au péril de la mer, vers ce rocher et son abbaye au sommet de laquelle trône à 80 m de haut sur une flèche, la statue dorée de l’archange saint-Michel (4,50 m de hauteur et 500 kg). Devant nous, une baie immense aux contours insaisissable et la crainte (toute relative !) de terrifiantes marées qui atteignent la vitesse de 62 m par minute (celle d’une charge de cavalerie comme a pu l’écrire Théophile Gautier). Alors, Moïse étendit sa main sur la mer, et l’Éternel fit reculer la mer, toute la nuit par un vent d’est impétueux, et il mit la mer à sec, et les eaux furent divisées. Les enfants d’Israël entrèrent au milieu de la mer, dans son lit desséché, les eaux se dressant en muraille à leur droite et à leur gauche » (Exode, versets 21 et 22). Mais l’archange ce jour-là nous protégeait. Il avait mis à notre disposition sa cohorte d’anges, tous guides attestés de la Baie, plus quelques pompiers secouristes pour une traversée qui se fit sous le regard des caméras TV d’un programme culturel français (Des racines et des ailes).

*Le Mont-Saint-Michel et sa baie est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979.

 

Mont-Saint-Michel, le pèlerinage des grèves qui rassemble chaque année plus de 1000 marcheurs de tous âges (PhotoFC)
Mont-Saint-Michel, le pèlerinage des grèves qui rassemble chaque année plus de 1000 marcheurs de tous âges (Photo FC)

Les oriflammes au vent

Le rendez-vous avait été fixé à 7 h 15 au pont de Genêts au nord de la baie, près du Bec d’Andaine. Un léger vent nord-ouest avait rafraîchi une chaude nuit d’été. Contre 5 €, nous voici muni du petit carré jaune : Pèlerinage Genêts Mont-Saint-Michel qui jouera le rôle de crédencial pour la journée. Bénédiction, mot de l’évêque, prières, chants et mise en garde pour la traversée (ne pas s’éloigner, suivre les consignes, ne pas dépasser la corde jaune, aller à son rythme…) et nous voici, nous pèlerins d’un jour* franchissant la ligne de départ, oriflammes au vent à l’emplacement des anciens quais lorsque le village de Genêts, face à l’îlot de Tombelaine (inhabité) était un port de pêche (sables et marais ont depuis longtemps effacé toute trace de cette activité). Première étape, les prés salés sans les célèbres agneaux (en général des béliers de race Suffolk). A leur place, quelques paisibles vaches bien curieuses qui viennent humer ces drôles de paroissiens si matinaux.

*Combien sommes-nous jusqu’à nos jours à mettre nos pas dans ceux du moine franc, Bernard ? Il fut le premier à se rendre au Mont-Saint-Michel vers 867 après un voyage à Rome et au Mont-Gargan (au Sud de l’Italie), lieu de la plus célèbre des apparitions de l’archange, le 8 mai 492. C’est ensuite qu’il apparut à Aubert d’Avranches (3 fois) au tout début du VIIIe siècle lui demandant de construire une église en son honneur sur le mont Tombe (Mont-Saint-Michel) ce qu’il fit en 709 (dédicace le 16 octobre).

Mont-Saint-Michel. Il guide son troupeau nous indiquant le bon passage à suivre (Photo FC)
Mont-Saint-Michel. Il guide son troupeau nous indiquant le bon passage à suivre (Photo FC)

Face à nous, l’îlot de Tombelaine

Face à nous, l’îlot de Tombelaine. D’où nous commençons notre progression, ce bout de terre tel un vaisseau rasé avec son drapeau semble à portée de main (il n’est qu’à environ 3 km du Mont-Saint-Michel). De son passé de forteresse, il ne reste que des tronçons de tours en ruines. Avec 4 ha, il est curieusement plus vaste que le Mont-Saint-Michel mais moins haut. Le pic de la Folie ne s’élève à 45 m au-dessus de la mer. Tombelaine, aujourd’hui réserve ornithologique est le refuge des goélands (pas de prédateurs). Environ 500 couples répertoriés chaque année s’y installent de mars à fin juillet pour y nidifier. L’îlot avait été fortifié dès 1220 et occupé par les Anglais en 1423. Ces fortifications servirent ensuite durant les guerres de religions au comte de Montgomery qui fit de l’îlot sa place forte. Tombelaine fut ensuite la propriété de Nicolas Fouquet surintendant des finances du roi. Après son arrestation, château et forteresse furent sur ordre de Louis XIV en 1666 entièrement démantelés. Il ne subsista que la chapelle du prieuré, alors dédiée à Notre-Dame et à sainte Apolline. Abandonné de ses habitants, Tombelaine servit ensuite de refuge aux contrebandiers. Puis sur les ruines de la chapelle, on y éleva un sémaphore qui n’existe plus. Alors qu’on voulait en faire un lieu de résidence pour touristes avec église et flèche à l’identique du Mont-Saint-Michel, Tombelaine fut heureusement achetée par l’État en 1933, puis classée en 1936 et 1987.

L'îlot de Tombelaine, ce bout de terre tel un vaisseau rasé avec son drapeau semble à portée de main (il n'est qu'à environ 3 km du Mont-Saint-Michel). De son passé de forteresse, il ne reste que des tronçons de tours en ruines (Photo FC)
L’îlot de Tombelaine, ce bout de terre tel un vaisseau rasé avec son drapeau semble à portée de main (il n’est qu’à environ 3 km du Mont-Saint-Michel). De son passé de forteresse, il ne reste que des tronçons de tours en ruines (Photo FC)

Une immensité de sable grisâtre très fin

Une fois passée la microfalaise, frontière entre le végétal et l’immensité où dans une sorte de flou, mer et terre s’estompent à l’horizon, commence la véritable traversée des grèves ; une étendue sans fin recouverte à marée basse d’un sable grisâtre très fin qu’on appelle ici tangue. C’est sur cette vase sableuse et glissante qu’il s’agit maintenant de crapahuter tant bien que mal pendant près de 3 heures. Plus au sud, le temps commence à s’éclaircir avec un bleu prometteur. Mais face à nous, le Mont-Saint-Michel, pointe finement dentelée dans le granite des îles Chausey (au large de Granville), semble encore inaccessible. Encadrés par nos guides pastoraux et plus concrètement par ceux de la baie, nous commençons à faire connaissance.

Mont-Saint-Michel. La voici la Merveille façonnée dans le granite de l'île de Chausey (Photo FC)
Mont-Saint-Michel. La voici la Merveille façonnée dans le granite des îles Chausey (Photo FC)

Comment sans danger franchir les fleuves de la baie ?

Cédric, guide attesté m’explique le mystère des 3 fleuves qui tracent leurs chenaux dans la baie. S’ils semblent divaguer, c’est la conséquence d’interventions humaines (heureuses ou malheureuses) autant que du climat. Ces 3 fleuves capricieux, tout en méandres (la Sée, la Sélune, et le fameux Couesnon*) passent me dit-il toujours là où on ne les attend pas. Et puis précise-t-il la tempête qui s’abattit sur la baie en janvier 2018 n’a rien arrangé (le Mont-Saint-Michel fut entouré d’eau pour la première fois le mercredi 3 janvier 2018 au lever du jour). Le but est de traverser sans dommage avec enfants et adultes, les deux premiers fleuves coulant en parallèle et aujourd’hui, presque au pied du mont. L’un est calme, l’autre plus impétueux. Mais pas de panique, on peut les franchir sans danger.

Mont-Saint-Michel. On voit le Couesnon, l'un des 3 fleuves de la baie. Il a été canalisé et régulé par un barrage. L'ancienne digue d’accès au Mont a été abattue remplacée aujourd’hui par une passerelle au-dessous de laquelle la mer a libre accès (Photo FC)
Mont-Saint-Michel. On voit le Couesnon, l’un des 3 fleuves de la baie. Il a été canalisé et régulé par un barrage. L’ancienne digue d’accès au Mont a été abattue remplacée aujourd’hui par une passerelle au-dessous de laquelle la mer a libre accès (Photo FC)

*Le Couesnon entre Normandie et Bretagne ! Le Mont Saint Michel a pu passer en alternance entre la Normandie et la Bretagne. L’embouchure du Couesnon sépare en effet les deux régions mais cette petite rivière est sujet à l’ensablement et donc à des changements de direction. Depuis 2009, un barrage sur le Couesnon sert de réservoir qui se remplit à marée haute et dégage les abords du Mont tout en se vidant à marée basse. En parallèle, l’ancienne digue d’accès au Mont a été abattue remplacée aujourd’hui par une passerelle au-dessous de laquelle la mer a libre accès.

Le pont-passerelle et le Couesnon vus depuis l'ancien ossuaire où l'administration pénitentiaire installa au XIXe siècle une grande roue (Photo FC)
Le pont-passerelle et le Couesnon vus depuis l’ancien ossuaire où l’administration pénitentiaire installa au XIXe siècle une grande roue (Photo FC)

Mars 709 : d’un effroyable séisme, émerge la baie

Difficile à croire ! Cette baie est née d’un cataclysme où se synchronisa le même jour, une grande marée, une effroyable tempête et un raz-de-marée (on dirait aujourd’hui un tsunami !) faisant suite à un séisme, le plus ancien répertorié qu’ait connu la Normandie. Son intensité, impossible à dire ! Son épicentre se situerait près de Jersey. Il toucha toute la baie du Mont-Saint-Michel, la presqu’île du Cotentin ainsi que les îles Anglo-Normandes. Nous étions en mars 709.

A notre arrivée au pied du Mont, les pompiers sont là

Ça y est, à l’instar des hébreux (mais plus modestement !) ayant franchi la mer Rouge, nous sommes enfin arrivés au bout de notre errance, au pied de cette Jérusalem céleste, notre Mont-Saint-Michel haut lieu de spiritualité voulu par Aubert en 708 et façonné par plus de 1300 ans de chrétienté. Les superlatifs ne semblent pas suffire ! Que dire d’un chef d’œuvre médiéval, merveille de l’Occident lorsque sur la grève, par sa hauteur, par son extrême audace architecturale, il nous fait prendre conscience de notre humilité ? Ici, écrivait Victor Hugo il faudrait entasser les superlatifs d’admiration, comme les hommes ont entassé les édifices sur les rochers et comme la nature a entassé les rochers sur les édifices.

Mont-Saint-Michel, face à l'immensité de cette baie, la plus belle du monde depuis la terrasse de l'Ouest donnant sur la façade de l'abbatiale (Photo FC)
Mont-Saint-Michel, face à l’immensité de cette baie, la plus belle du monde depuis la terrasse de l’Ouest donnant sur la façade de l’abbatiale (Photo FC)

Avant la fête de la Pâque, selon saint Jean, Jésus verse de l’eau dans un bassin et se met à laver les pieds des disciples. Pour nous, gens de peu de foi, les pompiers sont là. De leurs lances, ils vont laver les pieds des pèlerins dans une cohue bonne enfant. Il faut faire vite ; se retrouver sur le parvis de la Croix de Jérusalem pour commencer la montée vers l’abbatiale où une grande messe de pèlerinage est dite. Elle sera suivie d’un pique-nique dans les jardins du Mont suivi d’une prière vespérale dans le jardin des Isle des Bas. Puis, retour à pieds par les grèves dans une incroyable lumière ! Elle vaut toutes les fatigues.

La messe du pèlerinage dans l'abbatiale (ici, choeur gothique du XVe et XVIe siècle). En face, les soeurs de la communauté des Fraternités Monastiques de Jérusalem installée sur le Mont depuis 2001 (Photo FC)
La messe du pèlerinage dans l’abbatiale (ici, choeur gothique du XVe et XVIe siècle). En face, les soeurs de la communauté des Fraternités Monastiques de Jérusalem installée sur le Mont depuis 2001 (Photo FC)
Mont-Saint-Michel, sur la grande terrasse de l'Ouest, face à la façade de l'abbatiale, Mgr Laurent Le Boulch'h, évêque de Coutances et Avranches, bénit les pèlerins (Photo FC)
Mont-Saint-Michel, sur la grande terrasse de l’Ouest, face à la façade de l’abbatiale, Mgr Laurent Le Boulch’h, évêque de Coutances et Avranches, bénit les pèlerins (Photo FC)
Mont-Saint-Michel, entre 2 pinacles au sommet de l'abbaye, on aperçoit l'îlot de Tombelaine qui se dresse au milieu des grèves à 2,3 km au nord. Lorsque le temps est clair, on distingue les îles Chausey d'où provient le granite qui servit à la construction de l'abbaye (Photo FC)
Mont-Saint-Michel, entre 2 pinacles au sommet de l’abbaye, on aperçoit l’îlot de Tombelaine qui se dresse au milieu des grèves à 2,3 km au nord. Lorsque le temps est clair, on distingue les îles Chausey d’où provient le granite qui servit à la construction de l’abbaye (Photo FC)

 

Fin du pèlerinage des grèves près du pont de Genêts. Chacun plonge ses pierre dans le Lerre pour se laver les pieds de la vase et du sable de la baie du Mont-Saint-Michel (Photo FC)
Fin du pèlerinage des grèves près du pont de Genêts. Chacun plonge ses pieds dans le Lerre pour se laver de la vase et du sable de la baie du Mont-Saint-Michel (Photo FC)

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