Giacometti en son musée de Montparnasse (Paris)

Homme qui marche (ci-contre), chef-d’oeuvre absolu dans l’histoire de l’art du XXe siècle qui rendit célèbre Alberto Giacometti (voir plus bas). Cette statue en bronze exposée ici à l’Institut Giacometti, rue Victor Schoelcher à Paris a été réalisée en 1960. Elle fait 108 cm de haut et a été reproduite en dix exemplaires.

De sa caverne-atelier à aujourd’hui, au Musée Giacometti à Montparnasse

Institut Giacometti, 5, rue Victor Schoelcher 75014 Paris, est le lieu de la Fondation Giacometti. C’est à la fois un espace d’exposition, un lieu de référence pour l’œuvre de Giacometti et un centre de recherche en histoire de l’art dédié aux pratiques artistiques modernes (1900-1970). Il est présidé par Catherine Grenier (directrice de la fondation Giacometti) et par Christian Alandete qui assure la direction artistique (Photo FC)

C’est un petit musée à Montparnasse situé entre Denfert-Rochereau et le cimetière Montparnasse, un musée petit par la taille mais qui accueille l’un des plus grands sculpteurs du XXe siècle, Alberto Giacometti. Tout ici, à l’institut Giacometti, dans cet immeuble art déco, rue Victor Schoelcher*voisin de la maison de Simone de Beauvoir (de 1955 à 1986), semble avoir été pensé à l’échelle humaine. Voyez la cheminée et ses 2 banquettes en encoignure, la grande bibliothèque blanche à double étage et au rez-de-chaussée, le mythique atelier de Giacometti. Sa veuve, Annette Giacometti en avait conservé les éléments. Parmi ceux-ci, des œuvres en plâtre et terre très fragiles dont certaines jamais exposées. On y voit aussi son mobilier, et les mûrs qu’il avait peint. Ils n’eurent à migrer que de quelques rues du XIVe arrondissement puisque venant du 46, rue Hippolyte Maindron, près de la rue d’Alésia. C’était là qu’il avait emménagé en décembre 1926, dans ce qu’il appela sa caverne-atelier qu’il ne quitta plus malgré l’inconfort des lieux et la petite taille. Et c’est donc là qu’il va réaliser en 1947, la première version de l’Homme qui marche. Par la suite, il déclinera ce thème en plusieurs oeuvres de petit format. Entre 1959-1961, il réalise 3 autres modèles grandeur nature, à l’occasion d’une commande (non aboutie) pour la Chase Manhattan Plaza à New York. Elles deviendront les icônes de son oeuvre. En janvier1966, Alberto Giacometti s’éteignait à l’hôpital de Coire, en Suisse, loin de son atelier de Montparnasse.

*Journaliste et homme politique qui fut le principal acteur de l’abolition de l’esclavage en 1848.

Institut Giacometti, l’atelier d’Alberto Giacometti. On pénètre dans l’univers de création de l’artiste. L’atelier réunit plus d’une soixantaine d’oeuvres originales. Ici, l’atelier remet en scène l’ensemble du mobilier et ses murs. peints par Alberto Giacometti (Photo FC)
Alberto Giacometti (1901-1966), vécut et travailla ici, au 46, rue Hippolyte Maindron, près de la rue d’Alésia à Paris dans le 14e arrondissement, de 1926 à sa mort (Photo FC)
Alberto Giacometti dans son atelier du 46, rue Hippolyte Maindron à Paris, 14e arrondissement (Photo Fondation Giacometti)

Giacometti fasciné par l’Egypte antique

Le jeune Alberto Giacometti a 16 ans. On est en octobre 1917 au lycée évangélique de Schiers en Suisse. Il y est pensionnaire. Il doit réaliser un exposé à l’intention des camarades de son association d’étudiants Amicitia. A la question : quelle est la culture la plus sublime, la nôtre ou celle des égyptiens ? Alberto Giacometti n’hésite pas. Il place l’art égyptien bien au-dessus de celui de la Grèce classique ou du monde romain antique précisant que : “l’art d’aujourd’hui repose en partie sur l’art égyptien”. Plus tard, dans les années trente (sa période surréaliste), à la question volontairement absurde : “quelle langue parle-t-il ?”, il répond : “égyptien ancien”, preuve qu’il est alors, imprégné de références égyptienne.

 Chez Giacometti, aucun doute. L’Egypte antique a influencée toute sa vie artistique. Contrairement à d’autres artistes du XXe siècle, son intérêt pour l’art égyptien n’a pas constitué une brève étape dans ces recherches. Il l’a constamment interrogé, analysé et réinterprété au gré de l’élaboration de ses œuvres. Autant de facettes d’un regard qui a croisé également des découvertes archéologiques retentissantes qui ont bouleversé la connaissance de l’art égyptien et remis en question beaucoup d’idées reçues.

Figures de la marche chez Giacometti

D’après Marc Etienne (conservateur en chef, département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre), Giacometti a toujours été fasciné par les œuvres de l’Egypte antique qu’il a dessinées tout au long de sa vie et dont il a fait une composition essentielle de sa conception esthétique.

Côte à côte (de gauche à droite) entre la statue de la déesse Nephthys, 18e dynastie, règne d’Aménophis III (1391-1353 av. J.C.), statue de 181 x 35 x 69,5 cm. Musée du Louvre, département des Antiquités égyptiennes : Grande Femme 1958 Alberto Giacometti. Plâtre peint (88,3 x 28,8 x 40,9 cm) et Femme qui marche*1932-1936 Alberto Giacometti. Plâtre (151,1 x 28,2 x 39 cm) Photo FC

Le plus beau commentaire que j’ai entendu au cours des deux premiers jours de l’exposition, se rappelle Romain Perrin, commissaire de l’exposition et attaché de conservation à la fondation Giacometti fut celui d’un couple qui ayant vu Femme qui marche, pensait que c’était égyptien et non de Giacometti.

Alberto Giacometti. Femme debout (Poseuse II) 1954. Plâtre peint (57,6 x 11 x 18 cm) Fondation Giacometti (Photo FC)
Porteuse d’offrandes. Moyen Empire, début de la 12e dynastie (1963-1862 av. J. C.). Bois peint (63,2 x 32,8 cm). Musée du Louvre, département des Antiquités égyptiennes (Photo FC)

Une grande proximité dans les poses.

Il existe une grande proximité dans les poses et les attitudes entre la statuaire égyptienne et les sculptures de Giacometti. Il ne cherche pas à imiter mais à en retenir certains principes formels. Ainsi, Femme qui marche (voir plus haut) nous paraît être une transcription directe comme l’attitude de la marche de cette Porteuse d’offrandes. Regardez les pieds collés au sol et la jambe gauche légèrement avancée. N’est-ce-pas la volonté de signifier l’acte de marcher plus que de représenter le mouvement de la marche.

Ces déesses qui semblent inaccessibles.

De ces sculptures, on parle de déesses et de sacré. L’historien d’art et poète Jean Laude (1922-1983) écrivait : parler des sculptures d’Alberto Giacometti, c’est s’exposer à prononcer, à plus ou moins brève échéance, les mots de déesses , par exemple, ou de sacré. Le sacré est justement ce qu’on met à distance et en effet, dans le temple égyptien, la statue de la divinité est invisible au regard du profane dans le sanctuaire. Cette distance au sens figuré relève de l’ordre du sacré. Ainsi, les sculptures du type Femme debout, par une attitude hiératique figent les poses dans un espace qui les rend inaccessibles.

Figures assises/Figures du scribe chez Giacometti

Giacometti a été fasciné par la figure des scribes. En 1950, il écrit : dans la sculpture égyptienne, qui m’a toujours troublé et attiré, il y a le Scribe, dont on a reproduit les yeux avec du verre ou avec des pierres.

Copie d’après “le scribe accroupi du Caire” 1921. Encre sur papier (43,8 x 32,5 cm). Fondation Giacometti (Photo FC). Statue d’homme dans l’attitude d’un scribe. 5e dynastie (2500-2350 av. J.-C.). Calcaire peint (58 x 35 x 33 cm). Musée du Louvre, département des Antiquités égyptiennes (Photo FC)

Alberto Giacometti. Buste d’homme assis (Lotar III) 1965. Plâtre peint (67,1 x 28,1 x37,6 cm) Fondation Giacometti (Photo FC).
Annette et Alberto Giacometti dans l’atelier, 1957. Une photo prise par Pierre Matisse, fils du peintre et qui était depuis 1948, le galeriste attitré de Giacometti à New York. Très curieusement (est-ce volontaire ?) la pose prise par le couple renvoie à l’attitude de nombreuses sculptures de l’Egypte antique et notamment celle des scribes (Photo FC)

Giacometti, un copieur passionné, amoureux de l’Egypte

Le livre qui marqua à tout jamais le jeune Giacometti. Etonnant ! L’étude et la pratique de la copie d’après l’art égyptien chez Giacometti vient d’un livre. Dans une lettre du 4 février 1921, il écrit avoir : acheté un bon livre-allemand bien sûr-consacré à l’art égyptien avec de magnifiques reproductions et aussi des poèmes qui sont d’une puissance et d’une vitalité rare ! Ce livre est celui de l’égyptologue Hedwig Fechheimer, Die Plastik der Ägypter qui aura un impact essentiel sur la pensée de Giacometti. Ce livre lui offre en effet non seulement de nombreux modèles à copier, mais aussi des réflexions qui influenceront sa conception de l’art. La preuve en serait les premières copies qu’il réalise à partir de ce livre. Elles sont liées à l’art amarnien (voir plus haut). Sur l’une des plus belles feuilles conservées, Giacometti a réuni pas moins de 5 sculptures différentes d’Akhenaton. Il le représente à la fois de face, de profil, de trois-quarts. A croire qu’il ait voulu appréhender son visage sous tous les angles.

Giacometti et la période amarnienne.

C’est la période durant laquelle le pharaon Akhénaton régna dans sa nouvelle capitale, Akhetaton. On situe son règne entre 1355/1353 à 1338/1337 av. J.⁠ ⁠C. Si Giacometti regarde toutes les périodes de l’Egypte antique, de l’Ancien Empire à l’époque romaine, son intérêt se porte surtout pour la 18e dynastie et le règne d’Aménophis IV-Akhenaton. Ainsi, de cette période où si la frontalité et l’équilibre chez les artistes est toujours de mise, on voit apparaître d’avantage de souplesse avec souvent, une exagération des traits du visage. Cette tendance se retrouve chez Giacometti dans le visage en triangle et la projection du cou vers l’avant dans Tête d’Isabel. Quant au Buste mince (dit Aménophis) sur socle, il semble par son profil et l’accentuation des lèvres, du cou et du nez, directement inspiré par la figure du pharaon*. Ce buste représente Diego, le frère d’Alberto Giacometti. D’une grande élégance (mais très radical dans son parti pris !), il fait partie d’une série de représentation de Diego réalisées entre 1951 et 1957.

*Aménophis IV Akhenaton (1353-1337 av.J. C.), 18e dynastie, dont on voit la tête sur un fragment de relief au Musée du Louvre, département des Antiquités égyptiennes.

Période amarnienne de Giacometti (de gauche à droite) : 1/Copie d’après une tête de princesse royale dans Encyclopédie photographique de l’Art. Le Musée du Caire Paris, 1949, pl. 101 (1951-1952). Stylo-bille bleu sur livre (32 x 49,5 cm). Fondation Giacometti (Photo FC). 2/Tête d’Isabel, 1936. Plâtre (30,3 x 23,5 x 21,9 cm). Fondation Giacometti (Photo FC). 3/Buste mince sur socle (dit Aménophis) 1954. Plâtre (39,7 x 33,1 x 13,7 cm). Fondation Giacometti (Photo FC)

L’influence du Louvre sur Giacometti

Les visites de Giacometti au Musée du Louvre ont été nombreuses et régulières au cours de sa vie (Il n’a jamais mis les pieds en Egypte). Quand il visite les salles égyptiennes du musée au cours des années 1925-1929, sont exposées dans la salle du Scribe (cœur du noyau historique du département), quatre œuvres qui seront pour lui, des sources constantes d’inspiration : le Scribe accroupi, la Tête d’homme, dite « Tête Salt », la Grande Porteuse d’offrande et le Buste d’Aménophis IV. Plus tard, l’ouverture des salles d’art copte vont inclure les productions de l’Egypte romaine, dont les fameux portraits du Fayoum*. Il est captivé par ces artistes égyptiens qui ont représenté le regard fixe donnant pourtant vie aux modèles. Et ce regard perçant est devenu emblématique des sculptures de Giacometti.

*Les Fayoum peints sur des sarcophages, étaient des portraits de morts, vue sous l’angle de l’éternité.

Cercueil de chat. Basse Epoque (664-332 av. J. C.). Bois peint et doré (37,7 x 13,3 x 19 cm). Musée du Louvre, département des Antiquités égyptiennes (Photo FC). Alberto Giacometti. Le Chat 1951 (détail de la tête) Plâtre peint (Photo FC)

Alberto Giacometti. Le Chat 1951. Plâtre peint (32,8 x 81,3 x 13,5 cm). Fondation Giacometti (Photo FC)

Sur sa tombe, sa dernière oeuvre, un scribe égyptien d’après le poète Yves Bonnefoy

Alberto Giacometti est enterré dans le cimetière de Borgonovo (canton des Grisons en Suisse au-dessus de Stampa). Sur sa tombe, son frère, Diego fait placer un tirage en bronze de sa dernière œuvre (1965) : Buste d’homme assis (Lotar III). Cette figure hiératique agenouillée, les bras posés sur les cuisses, le buste très droit et le regard perdu dans le lointain que le poète Yves Bonnefoy* compare à un scribe égyptien qui lèverait ses yeux du Livre des morts pour les plonger droit dans l’inconnu. Cette œuvre est aujourd’hui conservée au Musée des Beaux-Arts de Coire (Suisse).

Il avait confié à l’écrivain, poète et auteur dramatique Jean Genet (1910-1986) son idée de modeler une statue et de l’enterrer pour qu’elle ne soit découverte que longtemps après sa mort. Une statue à destination du peuple des morts mais qui aurait maintenu le lien avec le monde des vivants afin d’éviter de sombrer dans l’oubli !

*Yves Bonnefoy (1923-2016) : Alberto Giacometti. Biographie d’une œuvre (1991), Paris, Flammarion, 2018.

Jeune fille tatouée qui marche devant l’Institut Giacometti, 5, rue Victor Schoelcher 75014 Paris (Photo FC)

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